AU RESTAURANT
DEUX : Garçon !
UN : Garçon.
DEUX : C’est ici ?
UN : C’est ici.
DEUX : Il y a du monde.
UN : Il y a personne.
DEUX : C’est pareil, on n’est bien nulle part. Ça n’a pas l’air d’un restaurant.
UN : Ce n’est pas un restaurant. C’est un restaurant turc.
DEUX : Garçon !
UN : Je boirais bien quelque chose.
DEUX : Je vous retiens avec votre restaurant turc.
UN : Je crois que le mieux, si vous avez faim, ce serait de s’en aller.
DEUX : C’est exactement ce que vous m’avez dit chez moi tout à l’heure.
UN : Non. Tout à l’heure, c’est moi qui avais faim.
DEUX : Oui, et vous m’avez dit : le mieux puisque j’ai faim, ce serait qu’on s’en aille.
UN : Pas de ma faute s’il n’y a rien à manger chez vous.
DEUX : Alors nous sommes partis. Résultat…
UN : Résultat, je n’ai plus faim. C’est un résultat.
DEUX : Oui, seulement c’est moi qui commence à avoir faim. À cette heure-ci.
UN : Drelin drelin !
DEUX : Pourquoi vous faites : drelin drelin ?
UN : Ça, c’est vous qui m’avez appris le truc, le jour où la sonnette marchait pas, vous avez fait : drelin drelin. Vous m’avez même dit que c’était du Molière.
DEUX : Oui, drelin drelin c’est dans le malade malgré lui. Non, dans le médecin imaginaire.
UN : Tous les malades, c’est malgré eux qu’ils sont malades, et tous les médecins, c’est des médecins imaginaires. Molière, il aurait pas écrit des platitudes pareilles.
DEUX : C’est dans le malade imaginaire, je veux dire. Drelin drelin.
UN : Eh bien moi, je dis ding ding, parce que pour appeler le garçon, on prend son couteau et on frappe sur son verre. Ça fait ding ding. Seulement, comme je n’ai pas de couteau, et que je n’ai pas de verre non plus, je fais ding ding tout seul, avec ma bouche. Ding ding.
DEUX : Oui. Eh bien, ça ne fait pas venir le garçon. Depuis trois quarts d’heure qu’on est là ! Ah, c’est bien une idée à vous, de venir au restaurant quand on a faim.
UN : Moi, ce qui m’étonne, c’est que vous ayez encore faim. Parce que moi, quand j’ai vu passer le lapin aux épinards, là-bas, tout à l’heure, eh bien ça m’a coupé l’appétit.
DEUX : Bien sûr, si vous avez pris ça pour un lapin aux épinards, je comprends que ça vous ait dégoûté. C’était l’omelette à la mode du chef.
UN : Non, non, non. J’ai parfaitement reconnu la forme du lapin. C’était un lapin en décomposition. Je sais bien comment c’est fait, un lapin en décomposition.
DEUX : Mais non. On l’aurait senti.
UN : Oh, mais je l’ai senti.
DEUX : Pourquoi voulez-vous qu’ils servent du lapin en décomposition, dans ce restaurant ? Personne ne viendrait plus.
UN : Justement. Personne ne vient plus. Regardez autour de vous. Y a personne. Ce qui fait illusion, c’est les bougies.
DEUX : Ah, ben si, tout de même, regardez là-bas, au fond, dans la petite salle, y a une réunion de messieurs.
UN : Ah oui. Ça doit être un banquet.
DEUX : Oui. Les regardez pas comme ça, ils nous ont vus.
UN : Ils n’ont pas l’air de s’amuser follement. Qu’est-ce que ça peut être ?
DEUX : Des anciens élèves, sûrement.
UN : Ça devait être pour eux, le lapin aux épinards.
DEUX : Ben vous voyez, ils n’en sont pas morts.
UN : Oh, ils n’ont pas bonne mine.
DEUX : Ah, mais je les connais !
UN : Comment, vous les connaissez ! tous ?
DEUX : Oui.
UN : Qui c’est ?
DEUX : C’est nous.
UN : Oh, non ! Vous peut-être, mais pas moi, c’est pas possible.
DEUX : Si, tous les deux. Vous ne savez pas observer. Regardez bien l’horloge, juste derrière eux, au-dessus de leur tête.
UN : Je la vois, oui. Elle n’a rien de spécial.
DEUX : Rien de spécial, non ! Mais essayez donc un peu de lire l’heure qu’il est, à cette horloge.
UN : Ah oui, tiens, c’est curieux. Elle a été montée à l’envers, cette horloge.
DEUX : Vous êtes bête, vous savez !… Regardez leurs vestons, à ces bonshommes.
UN : Ils ont des vestons, oui.
DEUX : Eh bien c’est pas des vestons ordinaires. Au lieu de se boutonner la gauche sur la droite, hein… allons, allons, un petit effort.
UN : Ah oui. Ils ont boutonné leurs vestons à l’envers. La droite sur la gauche. Eh bien, vous, vous êtes rudement observateur.
DEUX : Oui, mais vous, vous êtes vraiment bouché.
UN : Pourquoi ils les ont boutonnés comme ça, leurs vestons ? Dites, c’est peut-être ça qu’on appelle des invertis ?
DEUX : Des quoi ? Non, mais vous êtes complètement… complètement… complètement…
UN : Complètement stupéfait, oui. En tout cas, c’est sûrement des étrangers.
DEUX : Complètement !
UN : Ça doit être des Turcs.
DEUX : Ah non, mais vous êtes complètement…
UN : Ah, mais vous m’agacez ! Vous n’arrêtez pas de me dire que je suis complètement, complètement ! Complètement quoi ? Surveillez-vous, mon vieux, vous devenez complètement, euh…
DEUX : Non, mais il est complètement…
UN : Ah ! Ça suffît comme ça !
DEUX : Oh ! Je n’aurais jamais cru ça de vous !
UN : Vous feriez mieux de regarder les Turcs. C’est des gens très curieux. Regardez, y en a la moitié qui piquent une espèce de crise, regardez ! ils s’arrachent les cheveux ! Ça doit être une tradition, à la fin des repas, chez les Turcs… Ah non, mais réellement ça devient de l’hystérie ! Ils sont tout rouges ! Dites, ça ne doit pas être des Turcs, vous savez. Ils sont plus civilisés que ça, les Turcs.
DEUX : C’est pas des Turcs, andouille ! C’est une glace. Le gars qui s’arrache les cheveux, c’est moi, et celui qui a l’air d’une andouille, c’est vous.
UN : Ah ? c’est nous ? – Jamais j’aurais cru que nous étions aussi nombreux. Qu’est-ce que vous prenez ?
DEUX : C’est la carte ?
UN : C’est la carte.
CARTE
Un et Deux la lisent ensemble et alternativement.
La terrine du chef
Le pied du chef
Le museau du chef
L’œil du chef
Les turqueries farcies à la grecque
Les salopes milanaises
L’œuf cocu
Le trou normand
La truite de Schubert
La poule salée sur canapé
La vieille andouille
Le frein de grenouille à disques
L’escargot venu tout seul sur commande
(8 jours d’avance)
La saucisse du chef dans son étui
Le matelot breton en hachis à la salade fixe
La salade mobile
Le Chirac sauce madère
La banane en gondole
Le laissez-pisser de mouton
Le bœuf en tube
Le changement de garniture
Le dentier neuf pommes pont neuf
Le cure-dent du chef
Le paf du chef selon grosseur
Non ! le pif du chef
Non ! le pouf du chef
Non ! le pif paf pouf du chef
Le cornichon maison
La maison du chef
La gueule du client
Les fruits du labeur
Le café turc
Le qu’a pas fait exprès
La table garnie
Les sièges
Le restaurant
Les bougies
La carpette
Maison du chef
UN : Moi, je prends un radis maison, une garniture garnie et une garçonnière meublée.
DEUX : Je ne vous conseille pas la garçonnière meublée, on dirait du sable.
UN : Je croyais que c’était un genre de jardinière.
DEUX : La jardinière à la Cosaque, c’est bon, mais c’est pas la saison.
UN : Je prendrais bien « l’œuf servi dans sa poule », mais je me connais, je ne dormirai pas de la nuit. Alors je terminerai par un veau nature.
DEUX : Et avec ça, on se tape un pichet ?
UN : Un pichet de quoi ?
DEUX : Un pichet d’eau.
UN : Drôle d’idée de servir l’eau en pichet.
DEUX : Ça doit leur revenir moins cher. Pour moi, il est mort.
UN : Qui ?
DEUX : Le garçon.
UN : Non. On l’aurait entendu.
DEUX : Pas forcément. Il y a des gens qui meurent sans faire de bruit.
UN : Oui, mais pas les gens qui portent de la vaisselle.
DEUX : N’empêche, c’est pas un endroit où il faut venir quand on a faim, votre restaurant.
UN : Vous avez toujours faim ?
DEUX : Non. Je n’ai plus faim du tout. J’aurais plutôt envie d’aller au cinéma.
UN : Vous avez un tempérament instable.
DEUX : Non, mais vous m’avez coupé l’appétit. J’ai une barre sur l’estomac.
UN : Eh bien moi, je sens que je recommence à avoir faim. J’ai un tempérament cyclique : ça va, ça vient, ça se promène.
DEUX : Ding, ding ! L’addition !
UN : Comment l’addition ? on n’a rien consommé !
DEUX : Au restaurant, il y a toujours une addition. Ça serait trop commode : on entre, on s’installe, on bavarde et puis hop, on s’en va sans rien payer ! Ma parole, c’est la première fois que vous entrez dans un restaurant !
UN : Oh, mais c’est que j’ai très faim. On s’en va ?
DEUX : Je me demande pourquoi je resterais dans ce restaurant, puisque je n’ai pas faim, et je me demande pourquoi vous y resteriez, puisque vous avez faim.
UN : Alors en route. Tenez, voilà les Turcs qui s’en vont aussi.
DEUX : Dites pas de bêtises.
UN : Ah oui, c’est vrai, je suis bête. Dites-moi, vous êtes sûr que c’est nous, tous ces gens ? Moi, ça m’étonne.
DEUX : Garçon, l’addition !
UN : Le voilà qui arrive.
DEUX : Oui. Ah, ça ! quand c’est pour l’addition, ils sont tout de suite là.